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SACRe (EA 7410 - Sciences, Arts, Création, recherche)

Séminaire Art et Corporéité : formes et instruments organisé par Agnès CALLU, Jean-Michel LENIAUD, Solveig SERRE

L’histoire du corps ne fait-elle pas partie des oubliées ? Le corps évoluant dans son destin biologique, le corps agissant, le corps souffrant, le corps en représentation en constituent autant de chapitres exemplaires. Tel est l’objet du présent séminaire. Il est ici question du corps en rapport avec la création, qu’il en soit l’acteur ou le bénéficiaire.
Ce séminaire, dans un territoire hexagonal mais transnational aussi, examinera, en longue durée, les liens entre les arts et le corps : comment les artistes, autant que les artisans – et l’on entendra particulièrement les plasticiens-designers et les musiciens – sont conditionnés et conditionnent les catégories et modèles d’objets qu’ils imaginent et fabriquent, en fonction de la plasticité des corps ? De quelles manières, selon quels échéanciers et à partir de quels schémas économiques sont produits, édités, diffusés des séries de mobiliers et des corpus d’instruments qui répondent, à la jointure du Beau et de l’Utile, à une exigence artistique, un canon esthétique et un confort social soumis à des variables politiques, culturelles et générationnelles ?
  Ce programme de recherche, à l’articulation de l’interprétation et de l’expérience, entend réfléchir au couple Art et Corps dans les effets interactifs qu’ils produisent l’un sur l’autre. Afin d’éviter tout effet de rhétorique et de généralisation étrangère à l’analyse historienne sur corpus, l’étude portera sur deux domaines : le design et la musique. Dans le premier cas, il s’agit d’observer, en longue durée (de 1880 aux années 2010), comment les décorateurs et les designers pensent [ou non] les objets en fonction du corps et du confort qui, dès lors, peut être produit. Dans le second cas, on regardera singulièrement de quelles manières les musiciens font ployer leur corps au son des notes autant que ces dernières – premières sur la portée ou virtuelles sur le web – inventent des postures corporelles à la bordure de l’extase, confortable ou non.
La notion de confort, conçu comme bien-être matériel, apparaît dans la première moitié du XIXe siècle. L’idée de progrès économique et celle de confort seront désormais liées. Mais il est d’autres facteurs, comme l’importance accrue de l’intimité de la sphère familiale et domestique, qui contribuent à l’émergence de la notion de confort. De telle sorte que le confort est présenté comme une conséquence naturelle du progrès. Ceux qui vivent sans ne sont que des sauvages incultes, incapables de se hisser au rang véritable d’homme. Et c’est par un acte de magie sociale que les élites aristocratiques et bourgeoises font du confort, devenu vision artistique, bon goût, propreté et distinction du corps, une valeur quasi morale. La logique du développement économique aboutit dans une première étape à l’invention et à la production d’objets libérateurs, dans la sphère privée, de corvées quotidiennes et, dans une deuxième étape, à la connexion de ces objets aux réseaux d’eau, de gaz puis d’électricité. Si le confort est réservé au départ à quelques-uns, sa diffusion aboutit, par l’intermédiaire du logement social, à « la constitution d’un droit au confort [...]. Le droit au confort, c’est avant tout la constitution d’un confort minimum et garanti par la technique. Le chauffage et l’eau courante sont les deux éléments principaux de ce confort minimum et populaire ». Selon Olivier Le Goff, le confort devient alors un véritable processus structurant du jeu social. L’idée d’un « minimum confortable », notamment à partir du domaine du logement, est rattachée à la période historique dite des Trente Glorieuses », « L’âge d’or du confort ». Dès le début des trente glorieuses, le confort est catégorisé par I’INSEE, dans le recensement de la population de 1946, en fonction de l’existence d’une cuisine, de cabinets d’aisance, d’un cabinet de toilette et selon la connexion aux réseaux d’électricité et de gaz, de l’alimentation en eau et du tout-à-l’égout. Les éléments du confort s’affinent au gré des recensements. Mais « l’impression qui se dégage du questionnaire de 1968 est que le confort n’est plus véritablement l’enjeu de l’enquête », tout se passant « comme si le confort se banalisait progressivement, devenant la norme », au point que les trente glorieuses deviennent l’âge d’or du confort, le progrès économique engendrant de manière, croyait-on, irréversible le progrès social. Mais la crise économique du début des années soixante-dix a révélé brutalement des dysfonctionnements et des effets pervers, tels que l’invasion encombrante, polluante et bruyante de l’automobile, les cadences infernales pour de nombreux ouvriers et employés, la relégation dans des banlieues lointaines des catégories les plus défavorisées. Ce mal-être grandissant va paradoxalement fournir l’occasion de la montée du confort dans d’autres territoires que la seule sphère privée. La sphère publique, notamment avec les transports en commun, devient elle aussi un enjeu pour le confort. L’automobile, cette maison ambulante, intermédiaire entre le privé et le public, fait l’objet d’une attention particulière de l’auteur car l’idée du confort lui est très fortement associée. Avec la crise, également, le confort n’est plus lié aux objets et aux techniques de manière systématique. Ce confort devient aussi le confort du corps et des pratiques corporelles nouvelles émergent. La généralisation du procès du confort à toutes les instances de la vie sociale a ainsi débouché sur une omniprésence de l’idée de confort devenue, à ce titre, non plus simplement un mode de représentation de la modernité mais un véritable mode de production de son sens. Cette généralisation du confort aux transports en commun, système sanitaire et hospitalier, équipements d’accueil des diverses associations d’entraide, repousserait-elle les limites du supportable dans l’inconfort extrême de la sphère privée que connaissent aujourd’hui ceux qu’il est convenu d’appeler les « sans-domicile-fixe » ?
Du côté de la musique, ce séminaire explorera les interactions entre corps et arts en privilégiant une entrée par les musiques populaires et en questionnant l’existence d’un « Corps du rock » (Robène, Serre, Liotard et al. 2015).
  En près de soixante ans, le rock s’est en effet imposé comme une musique et un style de vie. Il a transfiguré la culture en imposant un son inédit, une puissance rythmique envoûtante, des manières d’être et de paraître, des postures, des façons de vivre ses émotions. Il a soudainement incarné ce que la culture des élites tenait à distance, contenait ou refoulait : la vie du corps et ses gesticulations en apparence incohérentes liées à la musique. Pour les générations nées après la Seconde Guerre mondiale, le rock a révélé le plaisir d’investir un corps remuant, pulsionnel, maquillé, tatoué ou percé, gouverné par l’absence apparente de limites et la revendication à jouir selon des modes d’expression loin des convenances, quitte à perdre sa vie dans les excès.
 Le corps du rock en 1954 c’est Elvis Presley, ses mouvements de hanches sulfureux qui lui valent le surnom d’Elvis the Pelvis. Un corps qui devient tabou et n’est filmé qu’en demi-plan, gommant pour la télévision tout ce qui se situe en dessous de la ceinture, un corps encore adolescent révélé dans des ondulations outrancières. Dénigré par la génération des aînés mais porté progressivement par l’industrie du disque et des entertainers américains.

Programme des séances :
– « Plasticité des corps : la danse des orifices » (Agnès CALLU et Roland HUESCA, Université de Metz)
– « Gestes du corps et geste de la main » (Agnès CALLU et Barbara FORMIS, Paris I)
– « Musique et Hacking : Pratiques et Techniques instrumentales » (Agnès CALLU et Clément CANNONE, CNRS/IRCAM)
– « Le dessein des objets : vers un design émotionnel » (Agnès CALLU et Armand BEHAR, ENSCI)
– « Le corps assis chez Roche-Bobois » (Agnès CALLU et Clara ROCA, École des chartes)
– « Orner les villes et la maison : egohistoire d’une architecte designer » (Agnès CALLU et Sylvain DUBUISSON)
– « A la Galerie Neotu : Le Beau, l’Utile, le Corps » (Agnès CALLU)
– « Corps et créations aux marges : le corps punk » (Luc ROBÈNE et Solveig SERRE)
– « Une épure de la culture rock : le corps du guitariste » (Luc ROBÈNE et Solveig SERRE)
– « Concerts et scénographie du corps : New Model Army et son public » (Luc ROBÈNE et Solveig SERRE)
— « Genre de rock, genre de corps : l’expression des identités sexuées dans l’interaction art et corps » (Luc ROBÈNE et Solveig SERRE)
— « Écouter le rock et le vivre avec son corps : l’invention des musiques amplifiées » (Luc ROBÈNE et Solveig SERRE)
– « L’art est-il violent ? Le corps des foules au miroir des expressions rock » (Luc ROBÈNE et Solveig SERRE)
– « Corps et interprétation baroque » (Solveig SERRE et Caroline GIRON-PANEL)

Enfin, l’EnsadLab propose une séance complémentaire, sous la direction d’Emmanuel MAHÉ et avec la participation d’un artiste ou d’un designer, qui portera sur l’interactivité. Elle comportera un aspect pratique.